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Audrey Tautou. De l'autre coté de l'objectif
Reprendre possession de son image
Introduction
Le grand public connaît surtout Audrey Tautou devant la caméra. Pourtant, depuis plus de vingt ans, la photographie accompagne discrètement son parcours. Longtemps gardées dans la sphère privée, ses images ont été révélées en 2017 aux Rencontres de la photographie d’Arles, sous le titre Superfacial. Elles dévoilent un travail personnel où l’autoportrait, la mise en scène, l’intime et l’humour deviennent autant de moyens d’interroger la célébrité et le regard des autres.
Chez Audrey Tautou, photographier ne consiste donc pas seulement à enregistrer le réel. L’appareil lui permet de renverser une situation qu’elle connaît depuis longtemps : celle d’être observée, cadrée, photographiée et transformée en image publique. En passant derrière l’objectif, elle reprend la maîtrise du cadre et devient simultanément auteure, metteuse en scène et sujet.
Un univers entre autoportrait, fiction et intimité
L’autoportrait occupe une place centrale dans son travail. Mais il ne s’agit ni d’un journal photographique traditionnel ni d’une simple accumulation d’images de soi. Audrey Tautou construit des situations, choisit des accessoires, transforme son apparence et introduit volontiers l’étrange ou le burlesque. Ses photographies entretiennent ainsi une ambiguïté constante : la femme représentée est-elle réellement Audrey Tautou, une actrice interprétant un personnage, ou une figure inventée spécialement pour l’image ?
Elle décrit elle-même cet espace photographique comme situé quelque part entre la personne réelle et le personnage. Ses compositions jouent précisément de cette frontière. Derrière une apparente légèreté se construit une réflexion sur l’identité : que reste-t-il d’une personne lorsque son visage devient familier à des millions d’inconnus ?
Son rapport à la photographie reste profondément narratif. Une image doit pouvoir suggérer ce qui s’est produit avant le déclenchement et laisser imaginer ce qui pourrait survenir ensuite. Cette manière de concevoir le cadre comme un fragment de récit donne à ses photographies une dimension presque cinématographique, même si elle explique ne pas chercher consciemment à transposer le cinéma dans ses images.
Des influences photographiques affirmées
Si son expérience d’actrice lui a apporté une connaissance de la lumière et de la construction d’un plan, ses références appartiennent pleinement à l’histoire de la photographie. Audrey Tautou évoque notamment Diane Arbus, Brassaï, André Kertész, Martin Parr ou Annie Leibovitz. Plus récemment, elle a également cité Saul Leiter, Sarah Moon, Cindy Sherman et Patti Smith parmi les artistes qui nourrissent son imaginaire. Ces références permettent de mieux saisir certaines caractéristiques de son univers : l’attention portée aux êtres, le goût du décalage, la relation entre fiction et réalité et, surtout, la possibilité de laisser une photographie ouverte à l’imagination du spectateur. On peut également percevoir dans ses autoportraits une proximité avec une certaine tradition de la mise en scène photographique, où le corps de l’artiste devient simultanément matériau, personnage et terrain d’expérimentation.
Superfacial, un livre comme jeu de regards
Publié par Fisheye Éditions en 2024, Superfacial rassemble ce travail développé en parallèle de sa carrière cinématographique. L’ouvrage de 232 pages ne se limite cependant pas aux autoportraits montrés à Arles. Il réunit différentes séries, des textes personnels et des documents d’archives, construisant progressivement une réflexion beaucoup plus vaste sur l’image et la notoriété.
L’une des séries les plus singulières rassemble plusieurs centaines de portraits de journalistes photographiés au cours des nombreuses journées de promotion de ses films. Le dispositif inverse subtilement les rôles : celle qui est habituellement regardée devient celle qui regarde. Une autre série s’intéresse à des personnes photographiées de dos pendant ses voyages, faisant disparaître le visage et, avec lui, une partie des signes permettant immédiatement d’identifier un individu.
Le titre Superfacial porte d’ailleurs parfaitement cette ambiguïté. Le livre parle de surface, bien sûr, mais surtout de ce qui se joue derrière elle. Le visage, le masque, le personnage public, l’anonymat et l’identité circulent d’une photographie à l’autre. L’ouvrage ressemble moins à une rétrospective classique qu’à un dialogue entre plusieurs Audrey Tautou : l’actrice photographiée, la femme observant le monde et la photographe construisant ses propres images.
Conclusion
La photographie d’Audrey Tautou trouve sa singularité dans ce renversement du regard. Après avoir passé des années devant les objectifs, elle utilise son propre appareil pour questionner le mécanisme même de la représentation. Avec humour et autodérision, elle transforme l’expérience de la célébrité en matière photographique.
Superfacial révèle ainsi davantage qu’une facette méconnue d’une actrice célèbre. Il montre une pratique patiemment développée, cohérente dans ses interrogations et profondément attachée à la liberté de construire une image. Audrey Tautou ne cherche plus seulement à apparaître dans le cadre : elle décide désormais de ce que celui-ci doit raconter.
