Blog

Chaque semaine, partez à la découverte d’un nouvel univers photographique et enrichissez votre regard, vos références et votre culture de l’image.

Charlotte Abramow Langage de l'intime

Charlotte Abramow Langage de l'intime

Une photographie entre gravité et fantaisie

Introduction

Chez Charlotte Abramow, la photographie ne se contente pas de montrer : elle transforme. Née en Belgique en 1993, la photographe et réalisatrice construit depuis l’adolescence un langage visuel où l’intime rencontre la mise en scène, où le corps devient territoire d’expression et où l’absurde permet d’aborder des sujets graves sans les enfermer dans le pathos. Formée à l’École des Gobelins à Paris, lauréate du Prix Picto de la Jeune Photographie de Mode en 2014, elle développe un univers à la frontière du portrait, du conte et du surréalisme. 

Un univers entre couleur, corps et surréalisme

Les images de Charlotte Abramow sont souvent très construites. Décors, accessoires, gestes et couleurs participent pleinement au récit. La photographe travaille par métaphores, détourne les objets et fait surgir l’étrange au cœur du quotidien. L’absurde lui permet de parler de féminité, d’identité, de vieillissement, de sexualité ou de rapport au corps avec une liberté visuelle qui refuse les représentations convenues.

Son travail accorde une place centrale aux corps réels. Elle questionne les normes esthétiques et l’hypersexualisation du corps féminin, préférant montrer les plis, les différences, les âges et les singularités. L’image reste cependant ludique, colorée, parfois tendre, parfois dérangeante. Abramow explique s’inspirer des émotions, des étapes de la vie et de l’expérience personnelle pour les retraduire par la mise en scène. La photographie devient ainsi moins une reproduction du monde qu’une manière de donner une forme visible aux sensations. 

Maurice » : photographier pour reconstruire

Le projet Maurice, devenu en 2018 le livre Maurice, Tristesse et rigolade, occupe une place particulière dans son œuvre. Il est consacré à son père, Maurice Abramow, atteint d’un cancer puis victime en 2011 d’un coma dont il conserve d’importantes séquelles neurologiques. Pendant sept années, Charlotte Abramow photographie son quotidien, sa reconstruction et ce qu’elle décrit comme une véritable renaissance. 

Le projet dépasse pourtant le cadre du documentaire familial. À mesure que l’état de son père s’améliore, elle imagine des photographies mises en scène capables de traduire ce qu’il a traversé. Décors, costumes, symboles et situations irréelles composent progressivement un conte photographique. Le réel et l’imaginaire avancent ensemble : d’un côté, les traces du quotidien ; de l’autre, une interprétation poétique de la maladie, de la désorientation, du temps et de la mémoire. 

Plutôt que d’illustrer frontalement la souffrance, Abramow choisit l’humour, la fantaisie et la métaphore. Elle a elle-même présenté Maurice comme une forme de thérapie. La photographie devient alors un moyen de maintenir un dialogue avec son père, mais également de rendre partageable une expérience profondément intime sans la réduire à sa dimension médicale.

Des influences assumées

Le surréalisme belge traverse naturellement son travail. Charlotte Abramow cite René Magritte comme une influence majeure : elle admire sa capacité à réunir dans une même image des éléments qui ne devraient pas cohabiter et à provoquer ainsi un déplacement du sens. Nuages, objets incongrus, associations inattendues et détournements visuels témoignent de cette filiation.  Elle évoque également Joan Miró pour ses couleurs et ses compositions, ainsi que Sophie Calle pour la relation poétique qu’elle établit entre texte, image et récit personnel. Une autre rencontre joue un rôle déterminant dans son parcours : celle de Paolo Roversi, aux Rencontres d’Arles, lorsqu’elle a 16 ans. Le photographe l’encourage et lui consacre l’année suivante un texte dans Polka Magazine, confortant son désir de faire de la photographie son métier.

Conclusion

Charlotte Abramow utilise finalement la mise en scène non pour s’éloigner du réel, mais pour mieux l’interroger. Sous la couleur, l’humour et l’apparente légèreté se trouvent des sujets profondément humains : le corps, la mémoire, la maladie, le vieillissement, la liberté ou encore la relation aux autres. Avec Maurice, cette écriture atteint une forme particulièrement intime. La photographie y devient simultanément archive, fiction, dialogue et outil de reconstruction. Un travail où le réel accepte de côtoyer l’imaginaire et qui rappelle que certaines histoires personnelles ont parfois besoin d’être réinventées pour pouvoir être racontées.

Pas de commentaire encore
Recherche