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Ellie Davies. L'Âme de la forêt
Une forêt entre réel et imaginaire.
Introduction
Le nom de la photographe s’écrit Ellie Davies. Née en 1976 en Angleterre, elle vit aujourd’hui dans le Dorset et travaille principalement dans les bois et les forêts du sud de l’Angleterre. Diplômée d’un Master en photographie du London College of Communication, elle développe depuis la fin des années 2000 une œuvre presque entièrement consacrée au paysage forestier. Chez Ellie Davies, la forêt n’est pourtant jamais un simple décor naturel. Elle devient un espace mental, chargé de souvenirs, de mythes et d’histoires. Ses photographies oscillent entre paysage réel et monde imaginaire. Un arbre semble soudain couvert d’or, une ligne colorée traverse les fougères, une fumée blanche apparaît entre les troncs ou un ciel étoilé se superpose à la végétation. De petites interventions suffisent à transformer un lieu familier en territoire mystérieux.
Cette relation très personnelle trouve son origine dans son enfance passée dans la New Forest, dans le sud de l’Angleterre. Davies raconte y avoir beaucoup marché avec ses parents et sa sœur jumelle, construit des cabanes, observé les plantes et les oiseaux et appris à reconnaître certains aliments sauvages. Lorsqu’elle s’installe ensuite à Londres, l’éloignement de ces paysages renforce son désir de renouer avec eux par la photographie.
Entre nature et intervention
La particularité du travail d’Ellie Davies repose sur une idée simple : elle ne se contente pas de photographier la forêt, elle intervient à l’intérieur du paysage. La forêt devient son studio. Avant de réaliser une image, elle marche longuement, prend des notes, dessine des croquis et cherche un lieu correspondant à l’atmosphère qu’elle souhaite créer. Une fois l’espace trouvé, elle y introduit différents éléments : laine, peinture, fumée, farine, feuilles transformées, lumière ou constructions fabriquées avec les matériaux disponibles sur place. Dans certaines séries, elle réalise également des montages photographiques, notamment en superposant aux arbres des images astronomiques provenant du télescope Hubble. Ces interventions restent généralement discrètes. Elles ne cherchent pas à faire disparaître la forêt derrière un dispositif spectaculaire. Au contraire, elles attirent l’attention sur elle.
Dans la série Smoke and Mirrors, par exemple, un jeune arbre doré semble surgir de l’obscurité. L’intervention humaine est évidente, mais elle fonctionne presque comme une apparition. Le spectateur hésite alors entre ce qu’il reconnaît comme réel et ce qui semble appartenir au conte. Dans Knit One, Pearl One, des fils de laine sont installés entre les arbres. Ils créent des lignes géométriques et colorées qui contrastent avec le désordre apparent du sous-bois. Dans d’autres images, des chemins peints traversent la végétation ou des nappes de fumée transforment momentanément l’espace.
Davies crée ainsi une tension permanente entre nature et artifice. L’intervention est visible, mais elle semble en même temps appartenir au lieu.
Une forêt chargée de mémoire
La forêt possède dans son travail une dimension profondément autobiographique. En revenant dans des paysages proches de ceux de son enfance, Ellie Davies ne cherche pas uniquement à retrouver un territoire géographique. Elle tente également de retrouver les sensations qui lui sont associées. Marcher sous les arbres signifie revenir vers un monde connu, mais qui n’est plus exactement celui de l’enfance. Cette ambiguïté traverse l’ensemble de son œuvre. La forêt peut apparaître protectrice et paisible, puis devenir inquiétante quelques mètres plus loin. Elle constitue à la fois un refuge et un endroit où l’on peut perdre ses repères. Davies s’intéresse précisément à cette double perception et rappelle que notre manière de considérer les bois dépend autant de notre expérience personnelle que des contes, mythes et récits transmis par notre culture. Ses photographies ne proposent donc pas une vision unique de la forêt. Elles laissent volontairement au spectateur la possibilité d’y projeter sa propre mémoire. Une lumière entre les arbres pourra évoquer un lieu rassurant pour l’un et une menace pour l’autre. Cette ouverture est fondamentale : le paysage devient un miroir psychologique.
Lumière, silence et atmosphère
La lumière joue un rôle essentiel dans cette transformation. Davies privilégie fréquemment les journées couvertes, la pluie, le brouillard ou le crépuscule. À l’exception de certains projets, elle travaille essentiellement avec la lumière naturelle. Les conditions atmosphériques réduisent les contrastes trop brutaux et produisent des verts profonds, des ombres denses et une grande richesse dans les détails du sous-bois. Ce choix donne à ses images une impression de silence. La forêt semble momentanément arrêtée. Il n’y a généralement aucun personnage visible, mais la présence humaine reste perceptible dans les traces laissées à l’intérieur du paysage. Cette absence est importante. Contrairement à une photographie de portrait classique, l’être humain apparaît ici par ce qu’il modifie.
Ses influences
Ellie Davies a clairement évoqué plusieurs influences qui permettent de comprendre l’évolution de son travail. Au début de sa carrière, elle travaille auprès du photographe Simon Brown. Son utilisation d’un matériel léger et son approche privilégiant la lumière existante influencent directement sa manière de photographier. Elle découvre également dans sa bibliothèque les œuvres de Francesca Woodman, Sarah Moon et Boomoon. Un moment particulièrement important intervient en 2006 avec l’exposition Twilight: Photography in the Magic Hour au Victoria and Albert Museum de Londres. Davies y découvre notamment les travaux de Chrystel Lebas, Ori Gersht et Bill Henson. Cette exposition l’incite à délaisser progressivement la présence humaine pour se concentrer sur le paysage, la faible lumière et la création d’atmosphères.
Elle cite également Jem Southam, dont la pratique lente, fondée sur le retour régulier aux mêmes lieux, l’a marquée. Cette démarche trouve un écho direct dans son propre travail : Davies revient régulièrement dans certaines parties de la New Forest et observe comment un même territoire peut produire continuellement de nouvelles images. Elle mentionne aussi les paysages forestiers de Jitka Hanzlová et Chrystel Lebas parmi ses références.
Ces influences sont importantes, mais elles ne déterminent jamais complètement son esthétique. Son univers naît surtout de la rencontre entre souvenir personnel, observation du paysage et transformation volontaire du réel.
Conclusion
Le travail d’Ellie Davies propose une conception particulière de la photographie de paysage. Il ne s’agit ni d’enregistrer fidèlement la nature ni de fabriquer entièrement un monde imaginaire. Son œuvre se situe précisément entre ces deux possibilités. La forêt existe réellement, avec ses arbres, ses chemins, ses mousses et ses variations de lumière. Mais la photographe y introduit un élément suffisamment étrange pour modifier notre perception : un arbre doré, quelques fils tendus, une fumée, une lumière ou un ciel étoilé. Ces gestes modestes transforment profondément l’image. Ils nous rappellent surtout qu’un paysage n’est jamais totalement neutre. Lorsque nous regardons une forêt, nous regardons aussi les souvenirs, les récits et les peurs que nous lui associons. C’est sans doute là que réside la force du travail d’Ellie Davies. Elle ne photographie pas seulement ce que la forêt est, mais ce qu’elle peut devenir dans notre imagination. Ses images nous invitent alors à ralentir, à regarder attentivement et à accepter qu’au cœur d’un paysage parfaitement réel puisse toujours subsister une part de mystère.
